« J’ai plus de « vues» que toi Mc », Cette phrase est bien connue des rappeurs de la nouvelle génération. C’est même devenu une manière de marquer sa notoriété vis-à-vis des autres rappeurs.
Cependant avoir des milliers de « vus » sur YouTube est-il gage de notoriété et de talent ? Avoir le buzz fait-il la crédibilité de l’artiste au sein du grand public ? Comment se construit le mécanisme d’appréciation du public par rapport à une vidéo ? Peut-on juger la qualité de l’artiste au nombre de « vus » sur YouTube ? Quelle est la place de la communication dans cette réalité ? Rappeurs, sociologues, informaticiens, acteurs du mouvement hip hop… Essaient de donner une réponse à ces interrogations.



A l’ère du numérique, le monde est devenu un village planétaire. A une vitesse exponentielle, les informations passent d’un continent à un autre et parfois sans aucune censure.
Evidemment, le hip hop n’est pas épargné. Aujourd’hui, les rappeurs sont devenus des stars planétaires à travers une industrie incarnée par le « Mainstream ». Les disques et vinyles au temps de Kool Herc et de Grandmaster Flash ne sont plus d’actualité. La musique connait une autre ère, l’ère de la modernité.
Seuss Reukk, rappeur et maitre conférencier donne un aperçu de cette réalité : « l’avènement du hip hop a eu lieu au niveau des « block Party » dans les années 73 dans le Bronx au Etats Unis. De 1973 à 1979 le rap ne se faisait que dans les rues avec les vinyles coupées dans les tubes de chanteurs de Rock tels que James Brown entre autres. C’est à partir de 1979, que le Hip Hop est sorti de la rue vers les médias avec la vidéo « rapper’s delight » du groupe « The Sugar Hill Gang ». Après vient l’époque des VHS avec les CD qui a contribué à l’essor des ventes dans le Rap. Puis, avec l’invention de l’internet, une autre manière de vendre sa musique apparait surtout avec la création de YouTube. »




YouTube est un site d’hébergement de vidéos créé en 2005. Il est utilisé dans presque tous les pays du monde. Abdoulaye Cissé, informaticien spécialisé en e-marketing et Créateur de Galsen Genius nous explique : « YouTube n’a pas un véritable apport artistique pour les artistes cependant il est devenu incontournable. Tous les Artistes ont besoin d’une chaine Youtube, d’ailleurs YouTube a lancé depuis 2018 deux nouvelles plateformes : YouTube Music et YouTube for artists. L’une permet de retrouver toute la discographie des artistes sur une seule et unique plateforme pareille pour la seconde qui permet de créer une chaine professionnelle sur YouTube pour les artistes en y regroupant toutes les informations les concernant. Les deux plateformes ne sont pas encore entièrement disponibles pour le Sénégal. De plus depuis Février 2016, l’agence américaine en charge d’attribuer les disques d’or, de Diamant et de platine prend en compte les vues YouTube en plus des ventes d’albums et du streaming sur les plateformes digitales. »
L’expansion de cette plateforme permet à l’artiste de pouvoir partager son œuvre avec le monde entier sans presque aucune contrainte : « en analysant la situation nous verrons qu’il y a beaucoup d’avantages dans le fait d’utiliser YouTube car il permet de réduire l’effort physique de vulgariser son produit. Il participe aussi économiquement à la vie de l’artiste avec la monétisation des chaines YouTube. » Précise Seuss Reukk.
Mouhamed Malomar, homme des cultures urbaines, chroniqueur et mélomane de Rap lui voit YouTube comme une autre manière pour l’artiste d’être plus proche de ses fans : « Je me rappelle quand le groupe Rapadio sortait son album à l’époque ses clips étaient censurés et interdits. D’ailleurs on ne pouvait pas regarder leurs vidéos à la télé si ce n’est des extraits dans l’émission « Hip Hop Nation » de Aziz Coulibaly qui passait à la RTS. Imaginez si à cette époque YouTube existait le groupe aurait publié son clip et il sera accessible à tout le monde. Aussi, YouTube permet à l’artiste d’être plus sérieux en matière de communication visuelle. Chaque artiste essaiera d’avoir le plus de « vus » afin de mieux vendre son image et ses produits au public. » Dans le même sillage, Malo précise : « YouTube est aussi un excellent moyen de présentation. Les promoteurs étrangers peuvent y découvrir de nombreux talents et cela jusqu’à leur permettre de signer des contrats. Au Sénégal, YouTube n’est connu que récemment contrairement aux Etats Unis où les rappeurs en ont vraiment bénéficié. »
Vue l’appréciation de ces « spécialistes » YouTube a très bien contribué à la mise en valeur du travail de l’artiste et de la professionnalisation de sa carrière.




Toutefois, cette plateforme accentue de plus en plus un problème beaucoup plus complexe surtout dans le milieu du Hip Hop sénégalais : la primauté de la forme au détriment du fond.
En effet, au Sénégal le Buzz est fréquemment associé à la dérive surtout de la jeunesse. Les jeunes les plus célèbres du pays, pour la plupart, se font remarquer par des comportements qui ne vont pas de pair avec les bonnes valeurs. Ainsi, avoir les millions de « vus » sur le net ne signifie pas forcément que l’artiste soit le plus talentueux.
De ce fait, la principale question qui se pose est quel est le mécanisme d’appréciation du public des vidéos sur YouTube ? Baïdy Diop, Chercheur et Sociologue éclaire sur la question : « Le mécanisme d’appréciation du grand public des vidéos sur YouTube est très aléatoire. L’aspect générationnel y est pour quelque chose. En effet, la nouvelle génération, surtout les jeunes, ne sont pas très engagés contrairement à la génération 2000 par exemple avec Rapadio, Pee Froise, BMG 44, entre autres. De ce fait, les textes engagés ont moins de « vus » que ceux qui parlent d’amour ou d’un autre thème de divertissement. Dans ce cas de figure, le public détermine l’orientation de l’artiste c’est d’ailleurs pour cette raison que la majorité des rappeurs déclare qu’ils font de la musique en général. Les textes de conscientisation sont très biaisés. Aussi, sur YouTube c’est avant tout une question d’image donc la forme prime sur le fond. Il y a aussi, la recherche du profit : l’argent est un facteur déterminant dans la manière dont les artistes choisissent leurs clips. »
« Pour chaque génération il y a un dénominateur commun : un courant. Rapadio, par exemple, faisait l’exception car étant un groupe qui a marqué une grande rupture avec ce qui se faisait à son époque. Mais avec cette génération, à l’ère des « vus », la visibilité donne une autre crédibilité à l’artiste. Cette crédibilité est juste fictive car on peut acheter les abonnements et les « vus » donc tu n’es plus à 100% suivi par des hommes mais des reboot en quelques sortes. » déclare Meuz, Artiste Rappeur.
Sur le rôle et la responsabilité du Public, Meuz affirme ceci : « Le public y est pour grand-chose malgré que l’appréciation soit très relative. Mais si le public promeut la médiocrité il risque de réduire la capacité du Hip Hop qui peut mener des combats bien plus grands qu’il ne parait. »
Sur le plan technique avoir un million de « vus » ne signifie pas que c’est le même nombre de personnes qui te suit ? Abdoulaye Cissé éclaire sur le point : « Comme ce fut le cas avec Instagram et Twitter, il existe des plateformes pour acheter des « vu » YouTube et des abonnés. Cependant avec ce système on ne peut pas atteindre le million de « vus » soit à cause du budget nécessaire (une moyenne 5€/1000 vues) soit parce que YouTube supprime les chaines qui achètent des « vus » et des abonnés. Par contre YouTube dispose de sa propre plateforme de publicité, Google Ads, qui permet aux créateurs de vidéos YouTube de booster leurs vidéos (comme avec les pubs Facebook). Ainsi, comme l’achat de « vus », il faut un gros budget pour atteindre un maximum de « vu ». Par exemple il faut 15000 FCFA pour avoir maximum 6000 vues YouTube et ce n’est pas garanti. Par exemple pour le Hip Hop Galsen, Awadi lance fréquemment des pubs YouTube et il n’a jamais atteint les 400.000 vus. Donc à peu près, s’il y a 1 Million de « vus » ça veut dire qu’il y a 1 millions de personnes qui ont regardé. Mais ce Million de personnes n’ont pas forcément regardé toute la vidéo. En effet, YouTube enregistre un « vu » à chaque fois qu’un utilisateur regarde 30sec de la vidéo. Et même si un utilisateur met la vidéo en boucle. YouTube n’enregistre qu’un seul « vu » par Adresse IP (une adresse IP change d’habitude tous les 48H) donc un seul « vu » par personne/appareil. »
Sur la question de la monétisation de la chaine YouTube il précise : « Pour monétiser sa chaine, il faut minimum avoir 10.000 vus sur l’ensemble des vidéos sur sa chaine et atteindre les 1000 abonnés. La monétisation se fait via la régie publicitaire de Google qui s’appelle Adsens. Il place les publicités d’autres annonceurs sur la vidéo ou à côté de la vidéo et le propriétaire de la chaîne gagne des revenus selon le CPC (cout par clic) et le CPM (Cout par millier de vus). Ces coûts sont fixés par l’annonceur. Il faut atteindre le seuil de 70 euros pour être payée par YouTube. Certaines chaînes YouTube peuvent rester des années pour atteindre ce seuil. »

Le Hip Hop est avant tout une musique donc divertissant mais contrairement aux autres genres musicaux il revêt le costume de révolutionnaire et cela depuis sa naissance.
Le numérique a fortement contribué à l’industrialisation du Hip Hop avec les ventes exponentielles de certains artistes qui deviennent même des milliardaires par le biais de cette musique. Cependant donner du crédit à l’aspect numérique ne doit pas rendre neutre le travail et la qualité des lyrics et des produits. Les milliers de « vu » peuvent parfois rendre aveugle !

Sen2h

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